Jour 4: Les choses sérieuses commencent
Rédigé par Fab
Après cette première nuit seul avec Chapi, ça fait bizarre de se dire qu'on est parti dans la voie sans Sergio. C'est un peu notre mentor et sans lui ni Chapi ni moi n'aurions jamais fait d'artif. D'ailleurs je n'aurai pas osé retourner dans El Capitan sans lui et c'est vraiment dommage de ne pas partager cette aventure avec lui jusqu'au bout. Mais maintenant qu'on s'est remis dans le bain je suis assez confiant. Sergio et Tony eux nous suivent à la jumelle depuis le bas de la face.
Mon iPhone n'a plus de batterie et mon chargeur solaire n'arrive à le charger à plus de 2%. En plus, je ne capte presque jamais de réseau. Dommage car j'aurai bien aimé pouvoir envoyer des news et des photos plus souvent. Heureusement que Chapi a un chargeur solaire plus performant et un téléphone qui capte un peu mieux.
Après le petit déj, je me m'équipe rapidement et Chapi m'assure au grigri directement sur le relais afin d'avoir suffisamment de liberté de mouvement pour démonter le bivouac pendant que je grimpe. Il me donne 2 mètres de mou toutes les 5 minutes.
La longueur est de nouveau une cheminée "awkward" en C1. Au début je dois faire du mixte artif et libre avant de remonter vers la cheminée. Celle-ci est surplombante et évasée. Je demande à Chapi de m'envoyer nos plus gros friends qui font jusqu'à 25cm de large. Ils pèsent lourd prennent beaucoup de place, mais sans eux nous ne serions jamais passés. Il me les envoit grâce à la corde fixe qui me relie directement à lui sans passer par aucun point d'assurage, contrairement à ma corde d'attache. À chaque marche, je dois me hisser au fond de la fissure et je souffle comme si j'avais fait un sprint. J'essaye de chanter dans ma tête pour m'inciter à grimper sans forcer, mais pas moyen cette cheminée est en vrai calvaire. Après plus de 2 heures, je réussi à sortir. Il me reste encore à gravir une fissure d'un pouce de large sur 10 mètres de long. Or il ne me reste que 2 friends de la bonne taille. Je dois donc à chaque pas récupérer le friend du dessous pour pouvoir avancer. Je réussi quand même à laisser quelques bons points d'assurage avant d'atteindre le relais. Hisser les sacs dans cette zone en dévers est beaucoup plus facile, ce qui est de bonne augure pour la suite de la voie qui est globalement surplombante.
Chapi me rejoint au relais après avoir galéré à déséquiper la cheminée puis il part en tête dans un magnifique dièdre surplombant. La fissure continue de la même taille pendant au moins 20m et il est lui aussi obligé de récupérer des friends déjà posés pour pouvoir atteindre le relais suivant.
Il fait moins chaud aujourd'hui. Loin en dessous on voit une cordée qui gravit le Nose et une autre sur Mammoth terrasse qui a l'air tellement loin maintenant. Avec la paroi qui se redresse les 600 mètres de vide en dessous sont vraiment impressionnants. C'est marrant de voir comment on s'habitue vite à évoluer dans un monde vertical et à faire complètement abstraction du vide.
La longueur suivante est le premier crux. Après 5 mètres au-dessus du relais, il faut se laisser redescendre sur la corde et penduler vers la droite pour atteindre une fissure en C3/A2. Je dois me balancer plusieurs fois de gauche à droite pour avoir assez d'élan pour atteindre la fissure. Je réussi à m'agripper quelques instants des deux mains sur deux grattons alors que la corde me tire de l'autre côté. Je regarde la fissure. Elle est bouchée. Un mètre au-dessus de moi, je vois un trou pour un piton-lame. Je lâche prise. Comment réussir à planter un piton avec un marteau tout en s'agrippant des mains pour ne pas tomber ? C'est impossible ! Je ne vais pas y arriver. L'idée de devoir abandonner et redescendre tout en rappel avec les sacs alors qu'on est à la moitié de la voie me désole. Il faut trouver un moyen. Ah si on avait eu des Cam Hook ... Je refais le pendule et voit un endroit où je pourrais éventuel glisser un micro-coinceur. Je recommence encore une fois le pendule avec le micro coinceur que j'avais estimé de la bonne taille par rapport à l'emplacement. Pendant 1 seconde, je lâche une main, attrape le coinceur et vise la fissure. Oh non il est trop gros, il ne tient que par 1mm sur le côté. J'essaye de l'enlever toujours avec la même main, mais n'y arrive pas. Il a vraiment pas l'air de tenir, mais si je n'arrive pas à l'enlever, alors pas le choix… Je m'agrippe dessus avec la main et réussi à placer un mauvais Alien au-dessus. La fissure reste assez bouchée pendant 15m mais après quelques mauvais points, une chute et 2 pitons, je réussi à atteindre une bonne vire où on pourrait faire bivouac. Ouf ! On est passés !
Chapi me rejoint au relais. Il est fatigué mais content. On hésite à faire bivouac sur cette vire ou 15 mètres au-dessus au pied d'un grand dièdre. On n'arrive pas à voir comment ça se présente et le topo indique "poor hanging bivy". Chapi repart en tête et comme le bivouac n'est pas si "poor hanging" que ça, on y installe le portaledge.
On commence à prendre nos habitudes et une certaine routine s'installe dans cette nouvelle vie. D'ailleurs l'installation du bivouac, le montage du portaledge, le positionnement des sacs, le fait de devoir toujours tout accrocher,... bref tout ce qui nous paraissait complexe au début fait maintenant partie de notre quotidien.
On est fatigués et on préfère se coucher avec le soleil plutôt que d'équiper la longueur suivante. Le téléphone ne passe plus donc plus moyen d'envoyer des sms. On réussit à parler par radio avec Sergio qui dort avec Tony au pied de la face avant de partir pour 3 jours faire une voie dans Washington Column. Ils nous regardent progresser aux jumelles.
Ce soir, le coucher de soleil est magnifique. Malgré la fatigue Chapi me raconte des blagues et nous restons un bon moment contemplatif. Nous sommes presque seuls dans cette immense paroi.

