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Muir Wall Yosemite
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2 juillet 2016

Jour 6: le moment critique

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PHOTOS

Rédigé par Fab

Au réveil, nous profitons encore de cette grande vire sous notre portaledge pour prendre un petit déjeuner copieux. Il nous reste 6 longueurs à équiper. Dans 2 jours au plus tard nous devrions être au sommet. Nous savons que nous avons beaucoup de nourriture et environ 15 litres d'eau en rab. C'est toujours difficile d'anticiper les quantités, mais les températures ayant baissé depuis trois jours nous sommes moins déshydratés. Nous préférons quand même continuer à hisser le rab juste au cas où. Sergio nous a laissé un sms qui dit que la météo annonce de la pluie en fin de journée et orageux demain.

Nous sommes au pied du grand dièdre final. Si nous grimpons vraiment vite nous pourrions même sortir ce soir avant la pluie.

Je remonte la corde fixe de la longueur équipée la veille au soir pendant que Chapi finit de ranger le bivouac. Je hisse les sacs et bois un coup. Puis, je suis pris d'un gros mal de ventre et profite de la petite vire et de l'absence de Chapi pour me vider. Ensuite il me rejoint et repart en tête dans une splendide longueur de 45 mètres de dièdre surplombant. Il doit faire preuve d'imagination pour économiser les Aliens qui lui seront utiles plus haut dans la longueur.

Nous avons laissé nos livres à Sergio et dans ces moments d'attente, j'ai le temps de laisser mon esprit vagabonder. C'est fou comment être dans un autre monde pendant quelques jours permet de prendre du recul par rapport à sa vie et aux préoccupations quotidiennes. Entre le boulot, les enfants, les activités, etc. On est toujours occupé et quand on a une heure à attendre on a tendance à se ruer sur son téléphone pour éviter de perdre du temps. Ici on est complètement déconnectés. J'espère que les amis, la famille et surtout Vanessa ne s'inquiètent pas trop et en même temps je profite de cet instant privilégié.

Chapi me sort de mes pensées. Il a bien maîtrisé la longueur. Il est même devenu bon en placement de rocks. Il est arrivé au relais suspendu et le 3eme crux m'attend. Une longueur en C3 A2. Si elle aussi bien équipée que le 2eme crux de la veille ça ne devrait pas poser trop de problème.

Mais arrivé au relais, mon excès de confiance vire rapidement au doute quand je vois que la fissure est non seulement bouchée mais aussi mouillée. Je me hisse prudemment mais je sens que les 6 premiers points que je pose au-dessus du relais pourraient lâcher à n'importe quel moment. J'ai peur de tomber sur Chapi et il se décale sur le côté. À cause de mon coude, je n'ai pas envie de planter de piton, mais des fois il n'y a pas le choix. Je place une lame dans un trou au-dessus de moi mais pas de chance il est bouché. J'ai beau taper dessus, quand je mets mon poids sur le piton il se met à bouger vers le bas. Pfff... Je respire un bon coup monte quand même dessus et place immédiatement un autre piton au-dessus. Planter un piton en donnant des à-coups alors qu'on est pendu sur un piton qui bouge, le tout au-dessus de 800 mètres de vide ... Mais qu'est-ce que je suis venu me mettre dans cette situation ? Oh non, le piton suivant ne se plante qu'à moitié. Normalement on place des pitons pour mettre un point de confiance qui nous retiendra si on tombe, mais là j'ai l'impression qu'un bon Alien ou un coinceur tiendrait mieux que ces pitons. Je suis mal à l'aise mais j'arrive finalement à poser un bon Alien... Ouf... 5 mètres au-dessus de moi je vois un bon piton déjà en place et 10 mètres au-dessus, le relais. Je dis à Chapi qui commence à s'inquiéter de me voir grimper aussi lentement que je pense y arriver. Pas facile de trouver comment progresser dans cette fissure bouchée. Parmi, nos 30 friends, 30 coinceurs, nos pitons, nos crochets, etc. souvent un seul pourra tenir dans la forme de la fissure au-dessus de moi. Et encore faut-il réussir à faire en sorte qu'il se coince correctement. Des fois, ils tiennent sans qu'on comprenne vraiment comment. On monte de dessus en espérant qu'ils ne vont pas lâcher d'un coup. Bref, arrivé au piton il ne me reste que 5 mètres avant le relais. Je pose un mauvais coinceur mais je reste confiant grâce au piton, mais d'un coup mon dernier point lâche et je pars la tête en arrière. Ma chute est longue ce qui veut dire que le piton en-dessous n'a pas tenu. Après 20 mètres de chute je me retrouve pendu la tête vers le bas au niveau du relais. Wow rien de cassé mais je n'avais jamais fait une chute pareille ! Je me suis juste brûlé un peu le coude gauche en frottant la corde.

Chapi me tend à boire et me propose d'y aller à ma place. C'est super de pouvoir compter sur son compagnon de cordée quand on est en face d'une difficulté. Ca me remonte le moral. Peut-être que Chapi arrivera à mieux passer que moi, peut-être qu'il trouvera d'autres techniques auxquelles je n'ai pas pensé. Mais comme je connais déjà la fissure je sais que ce sera beaucoup plus rapide si c'est moi qui y retourne. Bref, finalement je réussi à atteindre ce que je pense être le relais.

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Au-dessus de moi la fissure continue sur encore 10 mètres et j'aperçois un autre relais sous l'énorme surplomb qui caractérise le sommet d'El Capitan. Je dis à Chapi que j'essaye de continuer les 10 mètres suivants. Petit problème la fissure est de nouveau complètement bouchée. Je dis à Chapi de m'envoyer tout ce qu'on a de petit qui pourrait se coincer dedans. Les pitons ne tiennent pas, les coinceurs non plus. J'essaye d'écraser un Cooper head. C'est un cable d'acier avec une tête de cuivre qui épouse la forme du rocher quand on l'écrase au marteau et qui arrive parfois à tenir notre poids par friction. Mais je n'arrive pas à le coincer. Je commence à me dire que je ne vais pas y arriver. On a oublié de récupérer les cam Hook et Bird beaks de Sergio. Ça serait rageant de devoir redescendre en rappel les 900 mètres de parois. Ca nous prendrait au moins deux jours alors qu'on est juste sous le sommet. Chapi me dit qu'on a un petit Bird beak mais il n'y croit pas trop non plus et commence à se faire à l'idée qu'on va prendre un but. J'essaye de le placer dans un trou mais il ne tient pas. Il faut qu'on trouve une solution pour passer. Un peu par dépit je tente dans une fissure bouchée à bout de bras. Surtout ne pas le laisser tomber ... Incroyable ! Le bird peak a l'air de tenir. Je monte dessus et après plusieurs autres points moyens je réussi à passer ! Yes !

A ce moment-là Chapi me crie : "J'ai super mal au ventre, tu peux me donner 5mn ?". Je lui demande s'il a bu de l'eau lui aussi ? Il devait nous rester un bidon d'eau distillé. Malgré mes sueurs froides je me dis que je n'aimerais pas être à sa place pendu dans le vide avec un gros mal de ventre. C'est fou comment on peut arriver à rapidement trouver des solutions quand on a un besoin urgent :)

Chapi me rejoint et je fais la longueur suivante sous le toit. En haut, le relais est pourri. Il est 17h40 et il nous reste 3 petites longueurs. J'hésite. Soit on continue et on sort de nuit soit on fait un dernier bivouac en paroi et on sort demain. Ils annoncent de la pluie ce soir et orageux demain. Il reste encore une longueur de C2 et sur le topo les prochains relais ne semblent pas adaptés à un bivouac. On décide finalement d'installer le bivouac sur une bonne vire 20m en dessous du relais pourri.

Il fait froid mais il ne pleut pas. Nous pensons que nous avons fini les difficultés et sommes heureux d'y être arrivés malgré tout. Mais nous ne nous doutons pas que l'aventure est loin d'être finie.

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